Les Échos des Échecs — 20 ans de projets numériques publics français
Juillet 2025 — Analyse synthétique
TL;DR
- 1,2 milliard d’euros dépensés (2005–2025) pour 9 projets analysés, tous en échec.
- 100% ont dépassé leur délai initial (×2 ou plus). Principales causes : gouvernance morcelée, périmètre trop ambitieux, dépendance aux prestataires.
Entre 2005 et 2025, la France a engagé plusieurs programmes numériques d’envergure qui n’ont pas tenu leurs objectifs. Cette édition synthétise les cas les plus emblématiques, identifie les causes récurrentes et propose recommandations pratiques pour éviter la répétition des mêmes erreurs.
1) Le triptyque emblématique (2000–2010)
Projet Louvois — solde militaire (2001–2013)
- Ce projet visait à unifier la solde de 600 000 militaires. Résultat : abandon en 2013 après près de 600 M€ dépensés.
- Impact notable : 465 M€ d’erreurs de paie signalées en 2012 (Cour des comptes).
- Causes principales : gouvernance fragmentée, sous-estimation de la complexité métier, absence de pilotage unique.
Office national de paye (ONP) — paye publique (2007–2011)
- Objectif : paye unique pour 2,7 M d’agents. Arrêt fin 2011 après 346 M€ dépensés.
- Problèmes : maîtrise d’ouvrage morcelée (plusieurs ministères), turnover des directions, périmètre mal défini.
Cassiopée — justice (2001–2014)
- Projet d’un système d’information pénal : budget ~300 M€, périmètre réduit, mise en œuvre longue et instable.
- Manque d’alignement avec les besoins terrain, cahier des charges mouvant, nombreux changements de direction.
2) Les « petits » géants (2010–2020)
- Cyclades (Éducation) — projet de gestion des examens abandonné après avis défavorable (≈26 M€ prévus) : planification irréaliste.
- GUL SI (Écologie) — abandon en conception (≈9 M€) : périmètre flou, absence d’analyse de valeur.
Ces projets illustrent des erreurs récurrentes : phases d’étude faibles, ambitions disproportionnées par rapport aux moyens opérationnels.
3) IA et moteurs « souverains » — l’impossible souveraineté
- Quaero (2008–2013) : ~99 M€ investis, absence d’adoption utilisateur, projet arrêté.
- Qwant (2013– ) : soutien public et investissements, part de marché < 2% en 2025 — difficultés de modèle économique.
- Projets récents (Albert, Cécile) visant des assistants ou LLM souverains : dépendance aux infrastructures étrangères, financement insuffisant pour atteindre l’échelle.
Conclusion : sans modèle économique clair et sans traction utilisateur, la « souveraineté » reste théorique.
4) Leçons & indicateurs clés
- Délai initial ×2 ou plus : 100% des cas analysés.
- Budget final > 2× estimation : 78%.
- Turnover du chef de projet ≥ 3 : 67%.
- Absence d’étude d’impact métier préalable : 89%.
Signaux d’alerte à surveiller : changement fréquent de direction, absence d’utilisateurs pilotes, gouvernance multi-acteurs sans arbitrage central, budget attribué sans étude de faisabilité.
5) Recommandations (prioritaires)
- Imposer une phase d’étude de valeur et de faisabilité avant tout lancement (>6 mois).
- Piloter par phases incrémentales avec jalons clairs et pilotes utilisateurs.
- Désigner un porteur unique (maîtrise d’ouvrage) responsable des arbitrages.
- Renforcer l’expertise interne et limiter la dépendance à un prestataire unique.
- Audits indépendants réguliers et points d’arrêt conditionnels.
Ces recommandations sont issues des rapports de la Cour des comptes et d’audits parlementaires synthétisés ici pour aider à bâtir des pratiques plus résilientes. Si vous le souhaitez, je peux :
- transformer cette version en HTML prêt à coller dans Substack, ou
- appliquer le même réécriture manuelle aux autres newsletters converties.
— Mustapha Alouani
- Turn-over constant des équipes dirigeantes
Office national de paye (ONP) : l’ambition impossible
2007-2011
346 M€ → Arrêt total fin 2011
L’ambition : créer une paye unique pour 2,7 millions d’agents publics. La réalité : un projet arrêté après 4 ans et 346 millions d’euros dépensés, selon la Cour des comptes.
Gouvernance chaotique
• Maîtrise d’ouvrage morcelée entre 5 ministères
• 3 directeurs généraux en 4 ans
• 5 directeurs de projet successifs
Défauts conception
• Ambition excessive, périmètre mal défini
• Complexité métier sous-estimée
• Absence d’analyse d’impact préalable
Cassiopée : 13 ans pour un demi-succès
- Période — Objectif — Budget engagé — Résultat — Problèmes identifiés
- 2001-2014 — Système d’information pénal unique (Justice) — ~ 300 M€ — Périmètre drastiquement réduit — 7 directeurs de projet en 13 ans
Déconnexion avec le terrain
Le projet Cassiopée illustre parfaitement la déconnexion entre les ambitions techniques et les besoins réels des magistrats et greffiers. Le cahier des charges, trop ambitieux et constamment modifié, a conduit à une instabilité permanente du projet.
Les “petits” géants (2010-2020)
Échecs de moindre ampleur mais récurrents
- Projet — Ministère — Période — Budget prévu — Sort final — Problème principal
- Cyclades
Cour des comptes 2020 — Éducation nationale — 2012 — 26 M€ — Avis non conforme DISIC — Délais trop longs, risques budgétaires
- Source
Cour des comptes 2020 — Défense — 2012 — Non divulgué — Avis non conforme — Coûts et délais “peu soutenables”
- GUL SI
Cour des comptes 2020 — Écologie — 2014 — 9 M€ — Abandon en phase conception — Périmètre flou, analyse de valeur absente
Cyclades (éducation)
Projet de gestion des examens abandonné après avis défavorable de la DISIC. 26 millions d’euros prévus pour des délais jugés “trop longs”.
Problème récurrent : planification irréaliste
Source (défense)
Système d’information militaire stoppé en 2012 pour coûts et délais “peu soutenables” selon l’expertise indépendante.
Pattern : sous-estimation systématique
GUL SI (écologie)
9 millions d’euros perdus dès la phase de conception faute de périmètre défini et d’analyse de valeur métier.
Leçon : l’importance de la phase d’étude
IA et moteurs souverains : le retour en grâce raté
Quaero (2008-2013)
Le projet de moteur de recherche européen concurrent de Google. 99 millions d’euros investis (OSEO + FUI) pour un arrêt faute d’adoption par les utilisateurs.
Consortium franco-allemand ambitieux
• Objectif : concurrencer Google en Europe
• Technologies multimodales avancées
• Partenariat académique-industriel
• Résultat : 0% de part de marché
Source : Cour des comptes 2020 - Manque de traction utilisateur et financement public épuisé sans modèle viable.
Qwant (2013-…)
Le “Google français” financé par plusieurs tours Bpifrance et bénéficiaire du CIR. Malgré plus de 10 ans d’investissements, moins de 2% de part de marché en 2025.
Bilan après 12 ans
• Parts de marché < 2% en France
• Recherche de repreneurs en 2023-2024
• Coûts infrastructure non rentabilisés
• ROI négatif malgré aides publiques
Source : Le Monde, mars 2023 - Difficultés financières persistantes malgré le soutien public.
Les projets d’IA éducative : Albert et Cécile
Albert (2020-2023)
Projet d’IA générative “made in France” financé par le CIR et les aides PIA. Objectifs initiaux retoqués par les instances, reprise partielle sous maîtrise d’ouvrage académique.
Ambitions vs réalité
• Objectif : modèle LLM souverain
• Rebranding interne après échecs
• Dépendance aux infrastructures US
Cécile (2021-2024)
Assistant pédagogique IA pour enseignants financé par le CIR et Bpifrance. Reprise académique après insuffisance du financement public pour l’échelle nationale.
Défis structurels
• Dépendance forte au cloud US
• Financement inadéquat pour l’échelle
• Modèle économique non viable
Pattern récurrent : la souveraineté impossible
Tous les projets de souveraineté numérique (Quaero, Qwant, Albert, Cécile) ont buté sur le même écueil : l’impossibilité de concurrencer les écosystèmes établis avec des budgets publics limités dans le temps.
• Sous-estimation des coûts d’infrastructure
• Dépendance aux technologies tierces
• Absence de modèle économique viable
• Manque de traction utilisateur
• Financement public insuffisant
• Concurrence internationale établie
Leçons transversales et indicateurs de risque
Fréquence des écueils (analyse de 9 projets)
Indicateurs quantitatifs d’échec
Délai initial ×2 ou plus 100%
Budget final > 2× l’estimation 78%
Turn-over chef de projet ≥ 3 67%
Analyse basée sur les rapports de la Cour des comptes et audits parlementaires
Défauts de conception
Absence d’étude d’impact métier 89%
Dépendance excessive prestataires 100%
Gouvernance multi-acteurs 78%
Constante universelle
Tous les projets analysés sans exception ont montré une dépendance excessive aux prestataires externes, révélant un manque d’expertise interne critique.
Facteurs communs d’échec
Top 6 des causes récurrentes
1. Périmètre trop ambitieux
Volonté de tout révolutionner d’un coup vs adaptation progressive
2. Maîtrise d’ouvrage morcelée
Multi-acteurs sans responsabilité unifiée ni arbitrage clair
3. Turn-over RH sans continuité
Changements de direction constants perturbant la vision projet
4. Cadre juridique & éthique absent
Négligence des contraintes RGPD, IA Act et réglementations
5. Absence de retour terrain
Aucune boucle d’apprentissage avec les utilisateurs finaux
6. Dépendance infrastructures étrangères
Projets “souverains” reposant sur des technologies tierces
Signaux d’alarme précoces
🚨 Alerte rouge
• Changement de chef de projet < 18 mois
• Budget initial sans étude de faisabilité
• Absence d’utilisateurs pilotes identifiés
⚠️ Alerte orange
• Gouvernance impliquant > 3 ministères
• Dépendance à un prestataire unique
• Délai initial < 24 mois pour projet > 50M€
🔍 Surveillance
• Objectifs de “souveraineté” sans moyens
• Cahier charges > 500 pages
• Absence de métriques de succès quantifiées
“Les échecs répétés ne sont pas dus aux personnes, mais aux méthodes.”
Conclusion transversale de l’analyse de 20 ans de projets numériques publics français
Méthodes
• Approche incrémentale obligatoire
• Pilotes utilisateurs dès le démarrage
• Gouvernance unifiée et responsable
Ressources
• Expertise interne minimale requise
• Formation continue des équipes
• Stabilité des équipes dirigeantes
Contrôles
• Audits indépendants réguliers
• Points d’arrêt obligatoires
• Métriques de succès quantifiées
Bilan et perspectives
20 ans d’échecs systémiques
Entre 2005 et 2025, plus de 1,2 milliard d’euros ont été engloutis dans des projets numériques publics français avortés ou largement ratés. Du triptyque Louvois-ONP-Cassiopée aux tentatives de souveraineté numérique avec Quaero et Qwant, les mêmes erreurs se répètent inlassablement.
Gouvernance morcelée et instable
Sous-estimation chronique de la complexité
Dépendance excessive aux prestataires
Vers une approche systémique
Ces échecs répétés ne relèvent pas de la fatalité mais de défauts méthodologiques structurels. L’analyse révèle des patterns récurrents qui pourraient être évités par une approche plus rigoureuse et des contrôles renforcés.
Recommandations prioritaires
• Gouvernance unifiée avec responsabilité claire
• Approche incrémentale systématique
• Expertise interne minimale obligatoire
• Audits indépendants à intervalles fixes
• Métriques de succès quantifiées dès l’origine
Cette analyse s’appuie sur les rapports officiels de la Cour des comptes, audits parlementaires et sources publiques vérifiées. Newsletter “Les Échos des Échecs” – Juillet 2025